mardi 5 décembre 2006
Dur dur, de vivre à Casa !
Dur dur, de vivre à Casa !
Violence, drogue, criminalité… Casablanca a son lot de tensions comme toute métropole qui vit au rythme des disparités sociales. Bienvenue quand même.
Casablanca fait peur. Elle traîne l'image d'une ville agressive à de nombreux niveaux. On évoque en vrac la pollution (lourde), la circulation (insupportable), le langage (irrespectueux), le rythme de vie (intenable), l'informel (complexe), l'éclairage public (insuffisant), la
nuit (dangereuse)... Et la liste est encore longue. Les étrangers à la ville se demandent régulièrement : “Mais comment faites-vous pour vivre ici ?”. Les Casablancais se posent la même question, tout en étant incapables de partir. La ville est-elle ce monstre tant décrié?
Il est incontestable qu'il existe à Casablanca une véritable tension, née des spectaculaires écarts sociaux. Dans la ville où l'argent s'affiche sans complexe, on n'est jamais très loin de la provocation. Par ailleurs, c'est une ville où les exemples de réussite sociale rapide existent. Du coup, tout le monde pense pouvoir conquérir sa place au soleil dans ce Far West économique où les règles ne sont jamais très claires. Les rapports entre individus y sont moins policés qu'ailleurs. Personne n'a le temps d'y mettre les formes, c'est le mode de vie qui veut ça. Tout cela peut donner un sentiment de stress, en version originale on parle de “sdaâ dial Casa”.
Mais ce n'est évidemment pas tout. On parle aussi de Casablanca comme d'une ville physiquement violente.
Hooliganisme, made in Casa
Deux phénomènes nouveaux pour expliquer ce sentiment. Le premier, c'est l'apparition chez nous du hooliganisme. Le principe est connu, il est le même qu'en Europe : des bandes de jeunes surexcités qui prennent comme prétexte un match de football ou un concert pour dégrader les bus, détruire les vitrines de magasins, terroriser les passants et, si possible, agresser des supporters de l'équipe adverse. Les commerçants du Maârif en souffrent à chaque match du Raja ou du Wydad. Pour expliquer ce phénomène, certains font le parallèle avec les cités françaises. Dans nos banlieues, il y a le même sentiment d'abandon, l'impression de ne rien avoir à perdre et une énorme frustration. Le cocktail explosif. Le sentiment d'exclusion est tel que ces jeunes ne se sentent absolument pas chez eux au centre-ville. Du coup, ils détruisent le coeur léger. Car les hooligans casablancais ont cette particularité, par rapport aux Britanniques, qu'ils dégradent leur ville et non celle où ils se déplacent. Evidemment, ce type de comportement n'est que la partie la plus visible d'un malaise bien plus profond. Hicham Abkari le résume parfaitement : “Les jeunes se sentent emprisonnés dans leur famille, dans leur quartier, dans leur pays. Et ils se sentent agressés par la tentation et la frustration”. En un mot, nous avons affaire à une génération de jeunes qui ne se sentent pas chez eux, ce qui est plutôt légitime lorsqu'on constate le peu d'effort consenti pour leur proposer un cadre de vie adapté. C'est bien sùr ce sentiment qui est à l'origine de l'obsession collective du h'rig. Dans certains quartiers, on en rigole en répétant comme un slogan : “Le dernier parti doit fermer la porte et éteindre la lumière”. Tous les soirs des dizaines de jeunes se rendent au port. Certains n'ont pas dix ans. Ils connaissent les gardiens, les points faibles des clôtures, les heures de changement d'équipe. En un mot, ils attendent l'ouverture. Mais le h'rig n'est pas la seule façon de s'évader d'un quotidien bouché. Il y a aussi les drogues.
Qarqoubi, quand tu nous tiens !
C'est le second phénomène nouveau qui explique la montée du sentiment d'insécurité chez les Casablancais. L'arrivée massive des psychotropes - qarqoubi - a complètement chamboulé le paysage urbain. Abdeljlil Bekkar a été policier treize ans, plus exactement awacs à la fac de Hay Hassani. Aujourd'hui, il s'est reconverti dans l'action associative dans son quartier natal de Derb Moulay Cherif. Voici comment il parle de la nouvelle donne : “Dans mon quartier, il y a toujours eu de la violence. Mais elle concernait les gangsters entre eux. Ils réglaient leurs comptes, sans que cela déborde de leur milieu. Aujourd'hui, un jeune qui a consommé du qarqoubi s'en prend à tout son entourage : lui-même pour commencer mais aussi ses amis et sa famille, qui ne lui ont rien fait. Cette drogue a fait exploser le niveau d'insécurité dans le quartier”. Et la rue est créative : les nouveaux produits artisanaux apparaissent sans cesse, toujours plus toxiques. La dernière trouvaille, c'est une petite boulette qu'on a appelé avec ironie “hgartini” - tu me sous-estimes. Sa composition est effrayante : on y trouve des psychotropes classiques, mais aussi du silicium, des gouttes pour trisomiques et, pour terminer, de l'essence de cannabis. Le tout pour une poignée de dirhams. Abbes, ex-toxicomane, raconte : “C'est bien simple : tu avales un truc pareil et tu ne te rappelles plus rien. Tu as comme un rideau noir devant les yeux. En fait, tu es capable de faire n'importe quoi parce que plus rien ne te fait peur : ni la prison, ni les blessures, ni la mort...” Pas étonnant, dans ces conditions, de voir les agressions se multiplier dans les quartiers populaires. Appeler la police ? “les gens ne le font pas. Tout d'abord parce que les policiers ne se déplacent pas facilement, et en plus, il y a la peur des représailles”, explique Abdeljlil Bekkar. Les GUS, au début, ont redonné un peu d'espoir à des populations qui avaient l'impression que le Makhzen avait démissionné. ça n'a été qu'un feu de paille. A Derb Moulay Cherif, on les appelle aujourd'hui, la caravane de Al Qadam Addahabi : ils se contentent de traverser les quartiers chauds en cortège tape à l'oeil sans s'arrêter. Pourtant, aujourd'hui, ce n'est pas de cosmétique dont la ville a besoin, mais d'une véritable politique de sécurité qu'on ne saurait réduire uniquement à son aspect répressif. L'enjeu est énorme : il s'agit tout simplement de rendre l'espace public aux Casablancais, qui ont quelques raisons légitimes de ne pas s'y sentir très à l'aise.











